Editorial | La Nouvelle Action Royaliste

Grosses bévues

Editorial du magazine royaliste N°1092 | Du 12 janvier 2016 au 25 janvier 2016
dimanche 24 janvier 2016 | Thème: politique
Recommandez:

Sommes-nous les contemporains de notre temps ? Telle est la question qui doit tarauder du matin au soir les journalistes et les militants. Régis Debray nous le rappelle : en 1960 il y a des débats passionnés sur l’alternative entre le socialisme démocratique et la dictature du prolétariat alors que la classe ouvrière va disparaître ; en 1975, la campagne contre le Gou­lag bat son plein alors que les camps staliniens appar­tiennent au passé. (1) J’ajoute que les interventions divergentes dans les débats de l’époque exposaient à la damnation. Ceux qui défendaient la politique gaul­lienne étaient dénoncés comme suppôts du Grand Capital et ceux qui annonçaient la chute à terme de l’Union soviétique passaient pour des agents de la subversion rouge.

Lancée par François Hollande, la polémique sur l’ins­cription dans la Constitution de la déchéance de natio­nalité est un des exemples, poussé à l’absurde, de ces grosses bévues. Le débat politique devrait porter sur les conditions du renforcement et du déploiement des moyens policiers de lutte contre le terrorisme. Et les élus de la nation devraient s’interroger publiquement sur le déploiement de nos armes : faut-il continuer à jouer les supplétifs au Proche-Orient ou y déployer une diplomatie de long terme et concentrer toutes nos forces militaires en Afrique où nous sommes bien ac­cueillis et où nous pouvons combattre efficacement la menace « djihadiste » - surtout celle qui est en train de surgir du chaos libyen ? Mais non ! On improvise une révision constitutionnelle tout en déclarant que la déchéance de nationalité des terroristes est inopérante et en faisant mine d’oublier que la législation actuelle sur l’état d’urgence et sur la déchéance de nationalité est soit suffisante soit facile à préciser par voie légis­lative.

Depuis trente ans, le débat sur l’immigration occupe le devant de la scène. Rituellement, la droite annonce des mesures radicales - immigration zéro, suppres­sion du droit du sol, limitation du regroupement fami­lial - qu’elle abandonne lorsqu’elle revient aux affaires en raison d’impossibilités juridiques et d’inutilité pra­tique. Quant au débat sur l’islam, je lis que M. Ciotti propose d’inscrire les « racines chrétiennes » dans la Constitution, entre autres déclarations tonitruantes sur l’identité nationale. Nos lec­teurs savent que nous prenons au sérieux les questions mi­gratoires, le débat sur l’orga­nisation de l’islam français et, dans les limites assignées à une organisation politique, la réflexion sur les reli­gions, (2) mais les débats sur ces questions ne doivent pas conduire à l’effacement des enjeux décisifs. On déclame à droite et à gauche sur l’identité nationale mais on se soumet aux diktats de Berlin et Bruxelles. On disserte à droite et à gauche sur la compétitivité, mais on accepte sans états d’âme la perte d’Alstom et la désindustrialisation du pays, accablante pour des millions de salariés et pour d’innombrables entrepre­neurs. À droite, on concurrence le Front national sur les « immigrés », les « maghrébins », « l’islam » mais MM. Sarkozy et Juppé ne tentent jamais la moindre récupération des diatribes frontistes contre l’euro. On appâte l’électeur avec de la xénophobie verbale pour mieux lui imposer le carcan monétaire.

Le Front national est, lui aussi, un parti spécialisé dans la bévue historique.

Ce parti défend farouchement l’identité nationale contre l’immigration et l’islamisation fantasmées mais nous vivons avec Facebook, Twitter, Google, Amazon et Microsoft, nous mangeons chez McDo­nald’s, les personnages de Star Wars peuplent notre imaginaire et le projet d’accord transatlantique est dangereux pour notre alimentation, notre santé, nos droits sociaux. Je ne plaide pas pour l’antiamérica­nisme - notre vitalité culturelle, au sens le plus large du terme, est magnifique - mais pour une politique industrielle dynamique assortie de normes sanitaires et environnementales très contraignantes selon le pro­gramme de la Nouvelle Action royaliste qui est infini­ment moins rentable que celui du Front national.

Nous ne sommes jamais certains d’être dans le mou­vement de l’histoire qui se fait. Mais il faut tenter de réduire les incertitudes.

Bertrand RENOUVIN

(1) Régis Debray - Un candide à sa fenêtre, Dégagements II, coll. Blanche, NRF essais, Gallimard, déc./2014, 395 pages, prix public : 21 €.

(2) Je rendrais prochainement compte de l’ouvrage de Bernard Bourdin - Le christianisme et la question du théologico-politique, coll. Philosophie, Cerf, nov./2015, 576 pages, prix public : 39 €