Editorial | La Nouvelle Action Royaliste

L'Union moribonde

Editorial du magazine royaliste N°1097 | du 23 mars 2016 au 7 avril 2016
mercredi 6 avril 2016 | Thème: europe
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À d’innombrables reprises et sur tous les tons, nous avons dit que cette « Europe » qu’on nous présentait comme substitut au projet national n’avait aucune chance de se construire pour le bien commun des peuples associés.

L’Europe du Marché commun, sous l’illusoire pro­tection étatsunienne, était cimentée par l’anticom­munisme mais l’Union soviétique s’est effondrée. L’Europe de Maastricht était faite pour arrimer l’Allemagne mais c’est Berlin qui domine l’en­semble disjoint. L’Europe de la « monnaie unique » qui n’a pas réussi à devenir la monnaie de l’Union est un système de contrainte politique et sociale qui fonctionne sur le mode déflationniste. Les « valeurs démocratiques » ont été broyées par des institutions caricaturales où l’on voit que le Parlement n’a pas l’initiative des lois tandis que le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif se mélangent dans la Commis­sion ; elles ont été calcinées par une bureaucratie vendue aux groupes de pression ; elles ont été expli­citement niées après le référendum de 2005 par la fabrication d’une « constitution économique » édic­tant des règles imbéciles - l’équilibre budgétaire - à partir de théories invalidées par l’expérience.

Cette « Europe » est en train de mourir. Elle meurt parce qu’elle n’a jamais vécu selon l’esprit euro­péen. Elle meurt parce qu’elle a voulu dépasser les nations alors que l’Europe ne peut se définir que par ses nations. Elle meurt parce que l’agrégat de l’Ouest a continué de se concevoir sans l’autre par­tie du continent européen puis contre elle : hélas, nous sommes trop peu à avoir saisi la portée drama­tique de l’échec du projet de Confédération euro­péenne brièvement soutenu par François Mitterrand dans le prolongement de la gaullienne « Europe de l’Atlantique à l’Oural ».

Dans le milieu dirigeant, on ne sait toujours pas pourquoi cette caricature d’Europe est en train de mourir. On ne se souvient même plus des belles promesses sur « l’Europe des consommateurs » et sur « l’Europe sociale ». Mais on commence à voir comment cette « Europe » est en train de finir.

L’arrivée massive de migrants a été le révélateur d’une impuissance collective (1) soulignée par l’abandon de la Bulgarie, de l’Italie du Sud et de la Grèce tout au long des premières années de la crise migratoire. Signé le 18 mars, l’accord entre l’Union européenne et la Turquie entend « mettre un terme aux souffrances humaines » et « rétablir l’ordre public » en Grèce. Comme prévu, c’est Berlin qui a décidé des termes du marchandage avec An­kara, assorti de la promesse vague et illusoire d’une adhésion de la Turquie à une Union qui se défait. La conception allemande de la gestion des stocks et des flux humains, recouverte dans un premier temps d’une parure humanitaire, est maintenant masquée par un habillage juridique destiné à orga­niser le renvoi en nombre des arrivants sans procé­der à des expulsions collectives. La complexité des procédures produira une inefficacité pratique assor­tie de violences - ou bien l’ouverture de nouvelles routes par les passeurs.

La crise de la zone euro s’aggrave dans le silence médiatique. L’asservissement de la Grèce et la pau­périsation de son peuple ne relèvent plus de la thé­rapie de choc mais de la punition selon la méthode appliquée aux Allemands de l’Est. Et la situation continue de se dégrader. Publiquement, le patronat italien dit que le pays se trouve « entre l’asphyxie et la sortie de l’euro. » Discrètement, le patronat fran­çais envisage l’explosion de la « monnaie unique ». En Espagne, en France, la logique déflationniste de l’euro est facteur de crise politique ouverte ou lar­vée : face à des oligarques en bout de course, se dresse des populismes de droite ou de gauche ino­pérants. La Banque centrale européenne constate quant à elle l’échec des injections de monnaie par voie d’assouplissements quantitatifs et sa direc­tion envisage ouvertement le recours à la « mon­naie hélicoptère » - à une distribution de liquidités qui iraient directement sur le compte bancaire du consommateur. (2) Ceci afin d’éviter que les pays de la zone euro ne basculent dans le trou noir de la déflation.

Tandis que les problèmes grandissent, les hommes rapetissent. (3) Les voici proches de la panique.

Bertrand RENOUVIN

(1) Cf. l’éditorial du numéro 1084 de Royaliste : « Migrants : des solutions ».

(2) Cf. l’article de Romaric Godin dans La Tribune du 18 mars.

(3) J’emprunte l’expression à Marcel Gauchet. Cf. L’Alsace, 9 janvier 2016.