Editorial | La Nouvelle Action Royaliste

Protéger l'économie nationale

Editorial du magazine royaliste N°1192 | du 15 juin 2020 au 28 juin 2020
vendredi 26 juin 2020 | Thème: politique
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Bien des Français estiment avec Pascal que « le propre de la puissance est de protéger ». Ils demandent fort logiquement que la puissance mette en œuvre les moyens de la protection qu’elle doit assurer : une puissance inerte, faute de volonté ou de moyens appropriés, ne peut pas justifier son existence.

Or, telle fut notre situation au début de la pandémie. Héritier des carences des précédents gouvernements et faute d’avoir voulu les compenser en raison de la dogmatique budgétaire, Édouard Philippe et ses ministres ont été soudain confrontés à la pénurie de matériel médical et se sont trouvés dans l’impossibilité de protéger la santé du personnel soignant, des policiers et des employés indispensables à l’existence collective. Il en résulte aujourd’hui une perte de légitimité pour Emmanuel Macron, aux yeux de ceux qui l’estimaient encore légitime, puisque « Jupiter » avait eu l’imprudence de se poser en chef de guerre. Pour combattre le sentiment prédominant de faillite, l’Élysée et Matignon ont discouru avec empressement sur la souveraineté et l’indépendance nationale et promis la relocalisation d'activités essentielles. C’était reconnaître, sans l’expliciter, le lien fondamental entre la légitimité et la souveraineté. Le propre du pouvoir politique, c’est en effet d’assurer à la nation ses conditions d’existence quotidienne par le moyen de l’État, dans le respect des principes constitutionnels. Encore faut-il que l’administration soit en mesure d’exécuter les actes de souveraineté nécessaires à la vie ou à la survie de la collectivité. Sinon, le pouvoir politique et l’État, ne servant littéralement à rien, perdent leur légitimité.

Se pose alors une question décisive : les détenteurs du pouvoir, qui déclarent reconnaître la nécessité d’une politique de souveraineté, peuvent-ils redevenir légitimes ? La réponse serait positive si le gouvernement présentait au Parlement un plan général de protection de l’économie nationale.

Face à la menace de dépression, il est bien entendu indispensable que l’État assure le paiement des salaires des travailleurs en chômage partiel et soutienne financièrement tous les secteurs en difficulté. Mais il s’agit de mesures de sauvegarde, insuffisantes. Il faut mettre en œuvre une structure de protection de l’économie afin que notre industrie et notre agriculture puissent trouver une nouvelle dynamique.

Cette structure doit être constituée, nous l’avons souvent dit, par les banques et les compagnies d’assurance nationalisées qui préserveront la France d’une possible crise bancaire et qui permettront de financer les investissements des entreprises privées et de couvrir leurs risques. Elle doit être renforcée par le contrôle public des secteurs-clés afin qu’ils soient réorganisés et réorientés selon des objectifs planifiés.

Les entreprises publiques comme celles du secteur privé doivent également pouvoir bénéficier d’un système général de protection de leurs activités. La première protection, c’est la monnaie nationale qui permet, par le jeu de la dévaluation, d’encourager les exportations et de freiner les importations tout en permettant les hausses de salaires. Il faut aussi mettre en place une protection tarifaire et non-tarifaire adaptée aux nécessités de l’industrie et de l’agriculture nationales, redéfinies selon les impératifs écologiques.

La proposition protectionniste déclenche automatiquement un tir de barrage avec, pour munitions, les mots qui font peur : repli mortifère, autarcie, nationalisme, guerre ! L’histoire économique montre au contraire le lien étroit qui associe le protectionnisme et le développement, sans que la nation se trouve isolée du reste du monde. C’est dans un cadre protecteur et grâce à une économie dirigée que l’Angleterre des Tudor, la France de Colbert et la jeune République américaine ont commencé de construire leur puissance avant la révolution industrielle. En France, au XIXe siècle, ce sont les partisans du libéralisme politique qui font prévaloir en 1836 une politique protectionniste, alors que le Second Empire est libre-échangiste. Sous la IIIe République, c’est la politique protectionniste engagée par Jules Méline en 1892 qui stimule le dynamisme industriel, permet le rétablissement agricole et favorise l’innovation technique avant la Première Guerre mondiale. Et nul n’ignore ou ne devrait ignorer que la reconstruction et le développement de notre pays après 1945 se sont effectués dans un cadre protectionniste alors que le passage progressif au libre-échange après 1974 a été ravageur. (1)

Aujourd’hui, rien ne permet de dire que le gouvernement est à la veille d’un changement de politique. Il parle de souveraineté mais tente de sauver l’Union européenne et l’euro. Il évoque la relocalisation de productions indispensables mais ce projet n’est pas compatible avec la contrainte de « compétitivité » dans un système ultra-concurrentiel. Emmanuel Macron espère, une fois de plus, que les mots feront accepter des pratiques qui les contredisent. Il sera violemment déçu. ■

Bertrand RENOUVIN

(1). Cf. David Todd, L’identité économique de la France, Libre-échange et protectionnisme, 1814-1851. Grasset, 2008 et Yves Pérez, Les vertus du protectionnisme : Mondialisation et crises politiques, les surprenantes leçons du passé, L’Artilleur, 2020