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Les trente glorieuses de Pierre Nora

Politique générale |  lundi 26 septembre 2022 | Thème: politique
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Pour les gens de ma génération, qui ont eu quelque goût pour les idées, l’histoire et ce qu’on appelle les sciences humaines, le dernier ouvrage de Pierre Nora constitue un véritable bonheur. Ils y trouvent, en effet, l’évocation des grands débats des décennies passées, mais présentés de la façon la plus vivante, ne serait-ce qu’au travers de portraits vécus, d’anecdotes significatives nous restituant la richesse de toute une époque. Ayant, pour ma part, rencontré quelques unes des figures de proue, familières du bureau du directeur des collections les plus prestigieuses de Gallimard, je les ai redécouvertes sous un autre angle, ne serait-ce qu’au gré ou au feu des controverses, des disputes et des réconciliations. Tout ces personnages n’étaient pas forcément ces êtres attachés à une œuvre dans un effort désintéressé, ils vibraient, menaçaient et d’ailleurs évoluaient en avançant en âge.

 

Ainsi, la première rencontre de Pierre Nora avec le jeune Michel Foucault  nous offre une image singulière de celui qui deviendra le penseur star de  son temps : « Foucault avait alors l’air d’un  petit bourgeois de province, coiffé d’un chapeau noir de notaire à bord étroit, avec des boutons de manchettes, un air à la fois mobile et traqué, le sourire carnassier sur la dent en or du côté. » Mais déjà perçait sous cette apparence une personnalité étonnante, à force de vitalité, d’intelligence et de séduction. Incontestablement, l’auteur des mots et des choses est un de ceux qui ont le plus impressionné son éditeur, qui ne peut se retenir pourtant d’une très sérieuse réserve, car quelque chose le séparait de lui : « Quelque chose que je n’arrive pas à appeler autrement que son indifférence à la vérité. » Grave accusation  à l’égard de celui dont  tout le travail consistait à débusquer le vrai derrière les faux semblants. Mais voilà : « cette extraordinaire subtilité d’intelligence  commençait à donner l’impression qu’il n’était tant obsédé par la recherche du “dire vrai” que pour aboutir par une perversité inhérente, au “dire faux”. Une fissure s’introduisait dans ma fascination pour lui. »

 

Mas n’y avait-il pas derrière cette prestigieuse effervescence intellectuelle ce scepticisme foncier, bien mis en évidence par ce proche de Foucault qu’est Paul Veyne ? D’ailleurs, l’intéressé n’a-t-il pas tout avoué dans une seule formule : « La vie a abouti  avec l’homme à un vivant qui est voué à errer et à se tromper. » L’antithèse parfaite de ce sceptique, Pierre Nora l’a trouvée dans la personne la plus intelligente qu’il ait rencontrée, pouvant être comparée à Foucault : Marcel Gauchet ! « Mais tandis que Foucault éblouissait par son art de prestidigitateur, Gauchet séduisait par sa manière d’aller droit au fond des choses, de poser dru des  questions et de chercher la réponse vraie. Foucault était un acrobate de haute volée, Marcel donnait l’impression d’un laboureur qui enfonce fermement le soc de la charrue. »

Mais Pierre Nora avait déjà signalé comment Marcel Gauchet, en collaboration avec Gladys Swain avait implicitement réfuté Foucault sur la thématique du grand renfermement, sans que l’auteur de L’histoire de la  folie réponde jamais à cette critique de fond (La pratique de l’esprit humain, Tel Gallimard). C’est dire l’interlocuteur sérieux qui devait devenir le principal collaborateur du directeur de la revue Le débat, entreprise qui devait durer quarante ans.

 

Mais une telle entreprise n’aurait pu avoir lieu, si elle n’avait été précédée par une véritable explosion de la discipline historique « où le rapport au passé s’est silencieusement transformé ; où l’histoire ébranlée dans ses certitudes traditionnelles, n’a cessé de s’interroger sur elle-même ; où les historiens sont sortis de leurs archives et de leurs bibliothèques pour jouer un rôle public et occuper les médias ; où l’histoire a pu régner sur les  disciplines voisines et les historiens sur l’esprit du temps ». Pierre Nora peut d’autant plus témoigner de cet essor qu’il en a été le principal  agent, comme éditeur avec son sens du discernement et sa capacité à accompagner la recherche sur l’histoire  du présent : « Les grands bouleversements du siècle, les guerres nationales et coloniales, l’accroissement du rôle de l’État et des  politiques publiques, l’urbanisation accélérée et les changements de statut social des individus, l’intensification des relations internationales, toutes ces mutations suscitaient une pression, une demande sociale, une interrogation sur le pourquoi et le comment des choses qui appelaient des réponses. »

Il faut aussi se rappeler que la magnifique éclosion historique à laquelle s’attachent des noms prestigieux comme Jacques  Le Goff, Emmanuel Leroy Ladurie, Philippe Ariès, François Furet, Mona Ozouf, Pierre Chaunu, pour les citer dans le désordre, a représenté pour la réputation de notre pays une renommée internationale étonnante. Lorsqu’on se souvient que Montaillou, village occitan s’est vendu en 1975, À 130 000 exemplaires, il y a de quoi rêver ! Rêver, parce que malheureusement il s’agit d’une période à laquelle nous avons tourné le dos. Pierre Nora parle de la fin d’un  âge d’or, qu’il situe au lendemain de la guerre du Golfe en 1991 et à la  suite des grands mouvements sociaux de 1995. Il ne sera plus question des tirages de Foucault et de Leroy Ladurie, et même des essais de sciences humaines qui étaient de l’ordre de 3 à 4000 exemplaires. Il faut compter autour du millier, désormais. Hier nos historiens trônaient dans les colloques à l’étranger, il  sont réduits aujourd’hui aux strapontins.

 

Pierre Nora explique ce phénomène par la désaffection du public étudiant qui ne lit plus que  sur ordinateur le chapitre qu’il doit analyser, ainsi qu’à la disparition de tout un public cultivé, celui qui soignait ses bibliothèques. Mais plus fondamentalement, c’est la  culture elle-même qui  s’est retrouvée  en crise :  « On ne dira jamais assez quel ferment ont représenté, pour toutes les formes de créativité intellectuelles et scientifiques ces disciplines apparemment inutiles que sont la littérature, l’histoire, le latin, le grec. »  Cela peut paraître paradoxal, alors que l’on était en pleine croissance des universités. Mais l’enseignement supérieur s’est enfermé dans la spécialisation à outrance. Le monde politique n’a pas échappé non plus à la coupure avec le monde des idées.

 

Voilà qui explique que l’aventure de la revue Le débat commencée sous les plus heureux auspices, à l’heure de l’effondrement du totalitarisme et des idéologies révolutionnaires, se soit achevée à l’heure de révisions déchirantes : « Nous avons vécu la sortie de l’âge de la révolution, tragiquement simplificateur, pour entrer dans le monde de la complexité généralisée. » Un autre cycle se termine. Celui qui commence commande une relève de génération. Mais on peut être gré à Pierre Nora et à ses amis, d’avoir éclairé et enrichi un  moment de civilisation.

Gérard LECLERC.

 

Pierre Nora, Une étrange obstination, NRF-Gallimard.